J’ai regardé le film le week-end dernier, un peu par hasard, et je ne m’attendais absolument pas à être autant bouleversé. Pourtant, à plusieurs reprises, les larmes sont venues. Et pas simplement la petite larme discrète au coin de l’œil. J’ai vraiment pleuré devant ce film.
Parce que derrière cette histoire d’amour entre deux garçons se cache quelque chose de beaucoup plus universel : les souvenirs que l’on garde, les rendez-vous manqués, ce que l’on aurait voulu dire, ce que l’on n’a jamais osé dire… et surtout cette question assez vertigineuse : que reste-t-il de notre premier grand amour trente ou quarante ans plus tard ?
Et visiblement, beaucoup de choses.

Réalisé par Olivier Peyon, Arrête avec tes mensonges est sorti en France en février 2023. Il s’agit de l’adaptation du roman autobiographique de Philippe Besson, publié en 2017. Pour le film, Philippe Besson devient cependant un personnage de fiction, l’écrivain Stéphane Belcourt, interprété à l’âge adulte par Guillaume de Tonquédec. Stéphane est devenu un écrivain reconnu. Un homme qui semble avoir construit sa vie, trouvé sa place et assumé pleinement celui qu’il est.
Lorsqu’une célèbre maison de cognac lui propose de parrainer son bicentenaire, il accepte de revenir dans la région où il a grandi. Un endroit dans lequel il n’est plus revenu depuis trente-cinq ans. Évidemment, retourner là où l’on a grandi signifie aussi revenir là où l’on a laissé certains fantômes.
Et celui de Stéphane porte un prénom : Thomas. Thomas Andrieu. Son premier amour. Le garçon dont il est tombé amoureux lorsqu’ils avaient tous les deux 17 ans, en 1984.
Sur place, Stéphane rencontre justement Lucas, interprété par Victor Belmondo. Et lorsqu’il découvre son nom de famille, Andrieu, tout remonte immédiatement à la surface. Lucas est le fils de Thomas. Et à partir de cet instant, passé et présent vont commencer à se mélanger.
Le film est porté notamment par Guillaume de Tonquédec dans le rôle de Stéphane adulte, Victor Belmondo dans celui de Lucas, Jérémy Gillet dans celui du jeune Stéphane et Julien de Saint-Jean dans celui de Thomas, avec également Guilaine Londez dans le rôle de Gaëlle. Et je trouve sincèrement le casting extrêmement juste.

C’est probablement l’une des choses que j’ai le plus aimées dans Arrête avec tes mensonges : cette construction permanente entre le présent et 1984. On découvre Stéphane aujourd’hui, adulte, écrivain reconnu, apparemment solide. Et puis régulièrement, un lieu, un visage, une sensation ou quelques mots suffisent pour le ramener trente-cinq ans en arrière.
On retrouve alors Stéphane à 17 ans. Et ce qui aurait pu être simplement une succession classique de flashbacks devient progressivement beaucoup plus que cela. Parce qu’on comprend que pour Stéphane, 1984 n’est finalement jamais vraiment terminé. Ces souvenirs ne sont pas rangés tranquillement quelque part dans sa mémoire. Ils existent encore. Ils vivent avec lui.
J’ai trouvé très beau de voir à quel point le film arrive à faire dialoguer les deux versions de Stéphane. Il y a l’homme qu’il est devenu. Et puis il y a toujours, quelque part en lui, ce garçon de 17 ans qui attend Thomas. Et ça c’est touchant. Parce que finalement, nous avons tous des souvenirs capables de nous ramener instantanément plusieurs années en arrière. Une chanson, une odeur, une rue, une personne… et soudain le temps n’existe plus.
Avec Thomas, c’est encore plus violent. Parce qu’il ne s’agit pas seulement d’un souvenir de jeunesse. Il s’agit de son premier grand amour.

Les scènes se déroulant en 1984 sont magnifiques. Il y a quelque chose de très simple dans la manière dont Olivier Peyon filme cette relation. Stéphane et Thomas ne vivent pas une immense romance remplie de grandes déclarations. Leur histoire est beaucoup plus fragile que cela.
Stéphane est plutôt réservé, bon élève, et sait déjà probablement beaucoup mieux mettre des mots sur ce qu’il ressent. Thomas est différent. Fils d’agriculteurs, plus mystérieux, plus populaire auprès des filles aussi, il semble constamment partagé entre son attirance pour Stéphane et tout ce que cette attirance représente pour lui.
Parce que nous sommes en 1984. Et aimer un garçon n’est pas quelque chose que Thomas semble capable d’imaginer vivre au grand jour. Alors leur relation existe dans les endroits où personne ne peut les voir. Ils se retrouvent en secret. Ils s’aiment en secret. Ils se désirent en secret. Et ce secret donne forcément à leur histoire quelque chose d’incroyablement intense.
Olivier Peyon a d’ailleurs expliqué avoir voulu préserver cette idée très simple : lorsque Stéphane et Thomas sont ensemble, plus rien d’autre n’existe autour d’eux. Et cela se ressent vraiment à l’écran. Jérémy Gillet et Julien de Saint-Jean sont tous les deux formidables. Il suffit parfois simplement d’un regard entre eux.
Thomas possède notamment quelque chose de très touchant parce qu’on sent constamment le conflit qui existe à l’intérieur de lui. Il aime Stéphane. Je crois qu’il n’y a aucun doute là-dessus. Mais aimer Stéphane signifie aussi devoir regarder en face quelque chose qu’il n’est pas prêt à accepter.
Et c’est là que l’histoire devient terriblement triste. Parce que parfois l’amour est là. Il est réel. Il est partagé. Et malgré tout, cela ne suffit pas.

C’est une question que je me suis beaucoup posée devant le film : Qu’est-ce qu’il reste de notre premier amour trente-cinq ans plus tard ? Bien sûr, nous changeons. Nous rencontrons d’autres personnes. Nous construisons d’autres histoires. Nous vieillissons.
Mais certaines personnes semblent rester attachées pour toujours à une version particulière de nous-mêmes. Thomas, pour Stéphane, c’est ça. Il n’est pas seulement un garçon qu’il a aimé. Thomas représente aussi le garçon que Stéphane était lorsqu’il l’aimait.
Ses 17 ans. Ses premières fois. Son désir. Ses peurs. Ses découvertes. Et probablement cette façon extrêmement particulière que l’on a d’aimer lorsque l’on tombe amoureux pour la première fois et que l’on pense que personne avant nous n’a jamais ressenti quelque chose d’aussi fort.
Le problème, c’est que l’histoire entre Stéphane et Thomas ne s’est jamais vraiment terminée. Elle s’est interrompue. Et ce n’est pas tout à fait la même chose. Il n’y a pas eu cette conversation qui permet de fermer une porte. Pas d’explication suffisamment claire. Pas de véritable conclusion.
Alors Stéphane a continué sa vie. Mais la porte, elle, est restée entrouverte pendant trente-cinq ans. Et parfois, on sent que derrière l’écrivain reconnu se trouvait toujours ce garçon attendant une explication. Et ça me fendait le coeur.

Et puis il y a Lucas. Je crois que la relation entre Stéphane et Lucas est probablement l’autre grande réussite du film. Au départ, leur rencontre pourrait presque sembler être une incroyable coïncidence. Mais rapidement, les choses deviennent beaucoup plus compliquées.
Parce que Lucas aussi cherche des réponses. Son père est mort. Et il découvre progressivement qu’une immense partie de la vie de Thomas lui était complètement inconnue. Thomas s’est marié. Il a eu un enfant. Il a construit extérieurement la vie que l’on attendait probablement de lui. Mais il n’a jamais réellement réussi à faire disparaître celui qu’il était.
Lucas apprend notamment que son père a gardé un lien invisible avec Stéphane pendant toutes ces années, suivant de loin sa carrière et ses apparitions. Et forcément, pour un fils, découvrir après la mort de son père qu’une partie essentielle de cet homme lui a été cachée doit être particulièrement violent.
Lucas veut donc comprendre. Qui était vraiment son père ? Qu’avait-il vécu avec Stéphane ? Pourquoi avait-il gardé tout cela secret ? Et surtout : était-il heureux ?
Ce que j’aime énormément, c’est que Stéphane et Lucas ne deviennent jamais artificiellement proches. Leur relation est parfois tendre, parfois drôle, parfois tendue. Ils peuvent se comprendre puis, quelques secondes après, se faire énormément de mal.
Mais quelque chose se crée entre eux. Parce qu’ils cherchent finalement la même personne. Lucas cherche son père. Stéphane cherche le garçon qu’il a aimé. Et chacun possède une partie de Thomas que l’autre ne connaît pas. J’ai trouvé cette relation incroyablement belle.
Il y a presque quelque chose de filial par moments entre Stéphane et Lucas, sans que le film tombe dans quelque chose de trop évident. Et Victor Belmondo est vraiment excellent dans ce rôle. Sous son côté solaire, on sent progressivement apparaître la colère, la tristesse et surtout cette immense frustration de découvrir que son propre père a vécu toute sa vie derrière une porte fermée.

C’est aussi quelque chose que j’ai adoré : le film fonctionne presque comme un puzzle. Thomas est mort. Il n’est donc plus là pour donner sa version de l’histoire. Alors Stéphane et Lucas doivent reconstruire cet homme avec ce qu’il reste.
Des souvenirs. Des réactions. Des objets. Des choses qui ont été conservées. Des silences. Des mensonges. Et petit à petit, certaines pièces viennent se mettre à leur place. Qu’est devenu Thomas après 1984 ? A-t-il oublié Stéphane ? A-t-il aimé quelqu’un d’autre ? Pensait-il encore à lui ? Pourquoi n’a-t-il jamais repris contact ?
Et plus le film avance, plus on comprend quelque chose de terriblement douloureux : Thomas n’a probablement jamais réussi à se libérer de cette honte et de cette peur qu’il portait déjà à 17 ans.
Lucas révèle que son père s’est suicidé. Et cette information change forcément notre regard sur tout ce que nous avons vu avant. Le film ne raconte alors plus simplement une histoire d’amour qui n’a pas fonctionné. Il raconte aussi les conséquences que peuvent avoir pendant toute une vie la peur d’être soi-même, le poids du regard des autres et cette obligation que certaines personnes ressentent de devenir quelqu’un qu’elles ne sont pas.
Olivier Peyon expliquait d’ailleurs avoir voulu placer Lucas au centre du film, ce fils cherchant à briser les secrets de son père et à découvrir qui il avait réellement été. Et je trouve que c’est justement ce choix qui donne au film toute sa puissance. Parce que Thomas n’est jamais uniquement un souvenir. Il devient une énigme.
Et derrière cette énigme, il y avait un homme qui avait simplement voulu aimer.

Je pourrais parler de la réalisation, de la photographie ou de la très belle musique de Thylacine et Bravinsan, mais ce serait presque oublier l’essentiel. Ce film m’a fait ressentir quelque chose. Vraiment. Et c’est finalement tout ce que je demande au cinéma.
Il y a des moments où j’ai senti ma gorge se serrer bien avant que les larmes arrivent. Parce que Arrête avec tes mensonges parle d’amour, évidemment, mais énormément de regrets. De toutes ces vies que nous aurions pu vivre. De ces embranchements minuscules qui changent parfois absolument tout.
Et forcément, on ne peut pas s’empêcher de se poser des questions. Si Thomas avait vécu son adolescence aujourd’hui, les choses auraient-elles été différentes ? Aurait-il réussi à s’accepter ? Stéphane et lui auraient-ils eu une chance ? Est-ce qu’ils se seraient simplement séparés quelques mois plus tard comme beaucoup d’amours adolescents ?
Peut-être. Mais ils auraient au moins eu la possibilité d’essayer. Et c’est probablement cela le plus triste. Ce n’est même pas uniquement qu’une histoire d’amour se termine. C’est qu’on a presque le sentiment qu’on ne leur a jamais réellement donné le droit de voir jusqu’où cette histoire aurait pu aller.

Malgré toute cette tristesse, le film n’est jamais complètement étouffant. Il possède aussi quelques respirations beaucoup plus légères. Et j’ai particulièrement adoré la scène du taxi.
Stéphane et Lucas sont en train de régler leurs comptes, la tension monte franchement entre eux… pendant que Gaëlle, qui les accompagne, assiste à la conversation sans comprendre la moitié de ce qui est en train de se jouer devant elle. Cette pauvre femme est complètement perdue.
Et la situation devient hilarante. J’ai vraiment ri devant cette scène. C’est tout bête, mais ce genre de moment fait énormément de bien dans un film aussi émotionnel. Et cela rend aussi les personnages beaucoup plus humains. Parce que même au milieu des souvenirs douloureux, des secrets familiaux et des traumatismes vieux de trente-cinq ans, la vie continue avec ses situations absurdes.
Et plus le film avance, plus son titre devient magnifique. Parce que finalement, tout le monde ment un peu dans cette histoire. Stéphane ment lorsqu’il prétend parfois que Thomas n’a été qu’un garçon parmi d’autres. Lucas ne dit pas immédiatement tout ce qu’il sait. Thomas a probablement passé une immense partie de sa vie à mentir aux autres. Mais surtout à lui-même. Et c’est peut-être cela le mensonge le plus terrible.
Faire semblant suffisamment longtemps pour finir par croire que l’on peut faire disparaître une partie de soi. Sauf qu’elle ne disparaît pas. Elle attend. Dans une photographie. Dans un livre. Dans un souvenir. Dans le regard d’un fils. Ou dans celui d’un écrivain qui revient trente-cinq ans plus tard dans une ville qu’il avait soigneusement évitée toute sa vie.

Je suis sorti de Arrête avec tes mensonges assez remué. J’ai pleuré parce que l’histoire de Thomas est triste. J’ai pleuré pour Stéphane et ce garçon de 17 ans qu’il n’a finalement jamais complètement cessé d’être. J’ai pleuré pour Lucas, qui doit reconstruire son propre père après sa mort pour avoir enfin l’impression de le connaître.
Mais je crois que j’ai aussi pleuré parce que cette histoire est profondément belle. Parce que malgré le temps, malgré les kilomètres, malgré les silences et malgré les vies que chacun a construites de son côté, cet amour a existé.
Personne ne pourra l’effacer. Et j’aime énormément cette idée. On parle souvent du premier amour comme d’une sorte d’expérience obligatoire avant « la vraie vie ». Comme si ces histoires adolescentes étaient forcément moins importantes parce qu’elles ne durent pas.
Mais Arrête avec tes mensonges raconte exactement le contraire. Une histoire peut ne durer que quelques mois et pourtant nous accompagner pendant toute une existence. Une personne peut disparaître de notre quotidien et continuer malgré tout à occuper une petite pièce quelque part dans notre mémoire.
35 ans peuvent passer. On peut devenir quelqu’un d’autre. Et malgré tout, certaines émotions semblent avoir attendu exactement au même endroit. C’est probablement pour cela que le film m’a autant touché.
Parce qu’au-delà de Stéphane et Thomas, il parle finalement de cette chose très étrange qu’est la mémoire amoureuse. De ceux que nous avons aimés. De ceux que nous avons perdus. De ceux auxquels nous pensons encore parfois sans forcément en parler à personne.
Et de cette version plus jeune de nous-mêmes qui continue peut-être secrètement à les aimer quelque part.
Arrête avec tes mensonges est une histoire triste, oui. Mais c’est surtout une très belle histoire d’amour. Une histoire sur ce qui aurait pu être. Une histoire sur ce qui a réellement été. Et une histoire qui rappelle quelque chose de finalement assez simple : un premier grand amour ne disparaît peut-être jamais complètement.